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‘Carmen et Lola’ est sorti en France : un film lesbien et…raciste? (2/3)

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Le concept épistémique de Gadji indécrottable : ou comment le film espagnol Carmen et Lola piétine les femmes gitanes et invisibilise nos luttes

[NB: Le terme Gadjo est la traduction du terme espagnol payo, qui, pour les Rroms, signifie non-gitan]

“Face à la colonialité et au Non-Etre, je propose, donc, le refus de parler depuis là où l’on nous l’impose : changer les termes, désarticuler les concepts existants et pratiquer l’énonciation depuis le lieu même où le silence est imposé, et avec la voix des silencié.es, in sha’a Allah.” (Sirin Adlbi Sibai, La prison du féminisme. Vers une pensée islamique décoloniale)

Le film espagnol Carmen et Lola, réalisé par Arantxa Echevarría, a commencé à faire parler de lui depuis que sa sélection à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes a été annoncée, mais son scénario a déjà reçu une mention spéciale lors des prix Julio Alejandro organisés par la SGAE[1]. Pour le moment, nous n’avons pu voir que la bande annonce qui circule sur Internet, en lien avec une interview de l’auteure.

Je ne sais pas ce qui me met le plus en colère, la bande annonce, ou l’interview.

La colère est très mal vue, je sais, elle a très mauvaise presse, mais c’est un instrument de changement auquel je suis obligée de recourir aujourd’hui.

Arantxa (pardon pour la familiarité) dit qu’elle a fait ce film comme un guide d’activisme et de visibilité. Arantxa est non-gitane, Gadji donc, et se dit féministe, c’est pour cela qu’elle déclare qu’elle fait ce film pour raconter la terrible situation dans laquelle se trouvent -nous nous trouvons!- les femmes gitanes. Elle dit que nous n’avons pas de voix, qu’elle n’a trouvé aucune, je répète, aucune lesbienne gitane qui se déclare publiquement comme telle. Qu’est-ce qu’Arantxa a mal fait son travail de recherche! Et pourtant, c’était facile : avec une simple recherche sur Google, elle aurait obtenu 133 000 résultats en 0,18 secondes. Il en sait de ces choses Google le Gadjo! Mais en plus, en Espagne, il y a depuis des années un mouvement associatif gitan suffisamment puissant pour avoir en son sein l’Association des Gitanes Féministes pour la Diversité, ou l’Association Ververipen, Rroms pour la Diversité. Cependant, si jamais elle avait eu des réticences à recourir à des sources directes, elle aurait même pu s’adresser à des associations aussi connues que la Fédération d’État des Lesbiennes, Gays, Trans et Bis, à la direction de laquelle participent des personnes gitanes.

Arantxa, tellement qu’elle est en avance, elle dit que son film est novateur. Ah, ma belle, tu ne captes pas bien! Alba Flores, actrice gitane, a reçu le prix de la visibilité lesbienne 2017 au Andalesgai (Festival International de Cinéma lesbien, gay, bi et trans d’Andalousie) précisément pour son interprétation du personnage de Saray Vargas, gitane lesbienne, dans la série télévisée Vis a vis produite par Globomedia et FOX Networks Groups España pour Atresmedia, puis pour Fox España, et diffusée depuis 2015, autant sur la chaîne Antena 3 que sur la Fox. Ils en sont déjà à la quatrième saison. Arantxa, va falloir te mettre à jour, ma belle.

Arantxa ne fait rien de novateur, rien, rien dans son film. De ce que l’on voit de la bande annonce, et de ce qu’elle a elle-même expliqué, elle a simplement reproduit l’ensemble des stéréotypes et clichés qui depuis le XVIIème siècle (merci Miguel de Cervantès!) a fait de la gitane un être plein de malice, une ensorceleuse, une voleuse et une femme hypersexualisée. C’est comme ça qu’elle est ta gitane, Arantxa. Créer une gitane cliché et stéréotypée, c’est facile. Cette gitane qui chante du flamenco, votre gitane, vous la créez depuis des temps immémoriaux et vous la transformez et vous la modelez comme ça vous chante: avant, elle avait son couteau caché dans ses dessous et était prête à vous le planter dans le dos, et maintenant, elle est fatiguée des traditions ancestrales dont vous devez nous sauver. Cela fait tellement longtemps que vous créez des gitanes imaginaires que vous ne savez même plus ce que c’est qu’une gitane en vrai, dans la réalité. Ma chère Arantxa, je ne suis pas ta gitane et je ne fais rien de novateur non plus. Cette phrase je ne suis pas ta gitane, je l’ai prise de James Baldwin au sein du très didactique et recommandable documentaire I AM NOT YOUR NEGRO.

Je ne suis pas ta gitane et aucune d’entre nous ne l’est.

Arantxa, tu devrais classer ton film dans le genre de la science-fiction fantastique, mais tu as osé au contraire le qualifier de novateur, et comme un guide d’activisme féministe antiraciste progitan, et je te dirai, Arantxa, que ta bande annonce, tout autant que ton interview, a le goût et l’odeur de la création Gadji indécrottable qui est tout le contraire de ce qu’elle prétend être.

Ne te méprends pas, ma p’tite Arantxa, non, non, je ne veux pas t’insulter, je souhaite seulement t’expliquer le sens épistémologique, c’est-à-dire, le système de pensée ou l’idéologie qui sous-tend le terme de “Gadji indécrottable” qui, dans ce cas, est surtout une description de toi et de ton travail.

Une “Gadji indécrottable“, Arantxa, c’est quelqu’un qui a le regard trouble, sale, et cette saleté vient d’elle-même, de comment sa propre pensée s’est construite, bien sûr gadjocentrée, c’est-à-dire qu’elle croit et pratique l’intolérance face aux autres cultures qui l’entourent, en croyant que la sienne est celle qui est la plus cool, c’est-à-dire en se plaçant au foutu centre de l’univers, et en établissant à partir de là des catégories dans lesquelles elle nous fait rentrer, nous le reste des mortels.

Cette Gadjittude extrême, cet ethnocentrisme rance que tu dégages, c’est ce qui te pousse, Arantxa, à affirmer que “Ou une Gadji raconte la situation de la femme gitane ou personne ne la raconte. Et malheureusement cela doit être une Gadji qui le fait car elles, elles n’ont pas de voix”. Eh oui, ma belle, eh oui, par malchance, c’est une Gadji indécrottable qui a dû venir de nouveau nous sauver.

En 2009, il y avait des gitanes lesbiennes qui se montraient en public dans l’émission en prime-time Ratones coloraos de Quintero.

Une Gadji indécrottable, c’est quelqu’un qui n’a aucune honte à penser qu’elle sait mieux sur les gitanes que les gitanes elles-mêmes.

Face à la question “Comment sont les jeunes gitans d’aujourd’hui?”, tu réponds tout naturellement, sans aucune honte -Arantxa, d’ailleurs, cela prouve que tu as très bien écouté les acteurs gitans de ton casting (remarquez le ton ironique) quand tu essayes de reproduire un mot en langue caló[2]et que tu le fais mal-: “Les jeunes gitans aujourd’hui régressent. Ils sont en Dolce&Gabbana et pour eux le plus important c’est d’avoir un super téléphone portable et que leur copine soit la plus belle. Ils n’ont plus rien de la profondeur de la culture gitane.” Mais oui, bien sûr, ma belle, toi oui tu connais bien la culture gitane. Pas comme les vraies gitanes. Et dis-moi, le diplôme de gitanologie, c’est Diana Gil, la directrice de la Chaire de Culture Gitane de l’Université d’Alicante, qui est aussi Gadji indécrottable et aussi ignare sur notre culture que toi, qui te l’a délivré?

Il faut l’appeler par son nom et son prénom pour que ceux qui nous lisent ne croient pas que nous inventons des histoires : oui, oui, à l’Université d’Alicante, ils ont créé une Chaire de Culture Gitane et Diana Gil, Gadji et sans aucune connaissance académique ni expérience professionnelle dans le domaine de la culture gitane, en a été nommée directrice.

Je vous interpelle sur ce fait, mes lectrices et sœurs, car personne d’autre ne va vous le raconter, et si nous restons silencieuses, ces Gadjias indécrottables en mode usurpatrices vont nous bouffer.

J’ai presque l’impression d’être en train de m’excuser, car ce foutu système Antigitan et Patriarcal fait de la culpabilité une vertu pour nous les femmes, n’est-ce pas?

Une Gadji indécrottable c’est, en plus, mon Arantxa, quelqu’un qui croit qu’il n’est pas raciste et qui se trompe lui-même et qui trompe les autres pour que nous croyions qu’il doit nous sauver la vie. Dans le féminisme que moi je pratique, ça s’appelle du paternalisme.

Et il se trouve que ton scénario a déjà obtenu des prix et que ton film va être diffusé au Festival de Cannes (bon, ok, dans une sélection parallèle) alors que, vu ta bande annonce, il serait beaucoup mieux en tant qu’épisode de l’émission de téléréalité espagnole Gipsy Kings de la chaîne Cuatro[3]. Parle avec le Gadjo Jacobo Eireos, réalisateur de cette daube antigitane, je suis sûre qu’il aura quelque chose pour toi. Entre Gadjé indécrottables, vous vous comprenez. J’en suis sûre. Lui aussi annonce que pour cette saison il va diffuser un mariage gay, et même avec la cérémonie du mouchoir[4]!

Je ne vais pas m’excuser ni argumenter que nous sommes plurielles, mais si je trouve de l’importance dans cet article [intitulé “Féministes et homosexuels: les gitans le sont aussi”], c’est parce qu’il apporte et crée une petite lumière critique aux esprits et aux regards tout propres de mes sœurs féministes qui risquent de voir la bande annonce maintenant, et le film ensuite, et de confondre féminisme gitan avec paternalisme antigitan d’une Gadji indécrottable.

Non, nous ne sommes pas vos gitanes ni vos gitans. Regardez ça bien en face. Vous avez un problème d’indécrottabilité, qui, je l’espère, ne va pas être résolu par une mauvaise gastro qui vous tomberait dessus quand vous n’avez pas d’eau à portée de main.

Silvia Agüero Fernández
Féministe gitane
Nous voulons gitaniser le monde
Collaboratrice de Pikara Magazine

Ce texte a été publié le 09/05/18 en langue espagnole sur le site Afroféminas, traduit par nos soins avec l’accord de son auteure.

Notes de la traductrice :
[1] Festival espagnol du prix du scénario, organisé par l’équivalent de la SACD.
[2] Langue gitane d’Espagne.
[3] Cette chaîne de télé est souvent qualifiée de télé-poubelle.
[4] Vérification de virginité.

                                                                       Traduit par Lala


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– Ici, le texte d’introduction du Collectif Irrécupérables : « Carmen et Lola est sorti en France : un film lesbien et…raciste? » (1/3)
– Ici, le texte de Javier Sáez traduit : « Carmen et Lola, ou le ciné anthropogadjique »