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Discours d’Océan en soutien à Assa Traoré

Discours d’Océan du 03 décembre 2019, pour le lancement de la campagne de soutien internationale à Assa Traoré et à sa famille qui subissent un acharnement judiciaire sans précédent

Je m’appelle Océan, je suis comédien et réalisateur, militant contre les LGBTQIphobies et contre le racisme, féministe intersectionnel si le mot a encore du sens aujourd’hui, maintenant que, devenu branché, il est utilisé par tout le monde et n’importe qui pour avoir l’air cool dans les brunchs entre blanc.he.s du canal St Martin… Je vais parler en mon nom, et aussi au nom de mon collectif, le collectif Irrécupérables, collectif LGBTQI+ où nous dénonçons régulièrement le pinkwashing et le queerwashing des politiciens et des États.

Par pinkwashing, nous pensons au fait que beaucoup se servent de nos vies et des luttes pour nos droits pour se faire passer progressistes : ceux qui pensent qu’en recouvrant des passages piétons avec de la peinture aux couleurs de l’arc-en-ciel dans le Marais, on recouvrera aussi des années de La Manif Pour « Tous » reçus dans les médias et à l’Élysée. Ceux qui pensent qu’avec du marketing capitaliste dirigé aux LGBTQI, on recouvrera et effacera le souvenir des insultes quotidiennes que nous avons essuyées, nous qui avons été comparé.es à l’Assemblée Nationale et dans des médias mainstream, notamment en 2012-2013, à des pédocriminels, des zoophiles, des monstres et des malades mentaux, pendant cette lutte sans fin pour l’accès au mariage et à la PMA. PMA dont les personnes trans dont je fais partie sont aujourd’hui toujours exclues, nous rappelant clairement que nos existences auraient moins de valeur que celles des autres.

Nous nous rebellons fermement contre les politiciens de gauche comme de droite et contre les médias qui se moquent des discriminations quotidiennes que nous devons affronter quand elles viennent de l’État, les minimisent voire les nient, mais se précipitent pour venir prendre notre « défense » dès qu’il s’agit de taper sur les personnes des quartiers populaires et sur les personnes musulmanes (ou qu’ils considèrent musulmanes), qui, soi-disant, seraient les plus homophobes. Ça me rappelle aussi Valls, Fillon et Morano qui s’étaient transformés en féministes passionnés pendant les “débats” sur le burkini, comme si les violences sexistes, les violences sexuelles et les oppressions faites aux femmes n’étaient pas présentes au sein même de l’État, à Matignon, dans les grandes entreprises et tous les lieux de pouvoirs, blancs et « laïcs ».

Nous, les personnes trans, chaque jour, nous sommes confronté.e.s à la violence administrative des tribunaux qui nous jugent (quel délit avons-nous donc commis pour nous retrouver au Tribunal de Grande Instance ?!) quand on veut changer de sexe à l’état civil, à la violence des mairies qui refusent nos changements de prénom, à la violence des Caisses Primaires d’Assurance Maladie qui refusent nos demandes d’ALD. Et que dire de la violence des universités qui refusent d’utiliser nos prénoms d’usage, nous poussant ainsi à abandonner nos études, tout comme elles mettent la pression aux femmes qui portent le hijab, les faisant se sentir comme des intruses, pour les pousser chaque jour un peu plus vers la sortie ?

Mes sœurs trans, mes frères PD efféminés, chaque jour, se font insulter, cracher au visage, harceler, et plus encore quand iels sont racisé.e.s et précaires, et nos agresseurs ont tous les visages. Nous n’avons pas attendu de passer au milieu d’une manif contre Abdelaziz Bouteflika pour nous faire insulter : et pourtant ce sera la seule agression qui aura été relayée par toutes les télés ! Pourquoi ne relaient-ils pas le fait que les enfants intersexes subissent des mutilations génitales non consenties en France, et que notre beau pays a été alerté par l’ONU (Comité des droits de l’enfant, Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, et Comité contre la torture), sans que les gouvernements ne réagissent, malgré tout le travail du Comité Intersexes et Allié.es à ce sujet? Nous, nous le savons car nous le vivons à la première personne : l’État est notre premier agresseur, l’indifférence (la complicité ?) des médias la seconde.

Tout comme vous qui subissez le racisme des forces de l’ordre et leur gestion coloniale des quartiers populaires, nous faisons l’expérience de la discrimination, de la peur, de l’injustice. D’ailleurs, nous sommes particulièrement solidaires des LGBTQI des quartiers populaires, car être homo, lesbienne, trans ou intersexe nous concerne toustes, sans frontière de classe, de couleur de peau, ni de religion.

Si je suis ici ce soir pour soutenir Assa Traoré, c’est parce que je crois profondément que nos luttes sont indissociables, parce que les oppressions que nous subissons viennent de la même racine : le blantriarcat capitaliste, le régime idéologique de l’hétérosexualité blanche valide et privilégiée, ce vieux monde que nous combattons toustes ici, où les noirs seraient naturellement inférieurs et serviles, où les transpédésgouines seraient des anomalies de la nature à corriger et à effacer. Je vois mes sœurs noires à qui l’on touche les cheveux sans leur demander l’autorisation, qu’on sexualise sans leur consentement, qu’on félicite pour leur français impeccable alors que c’est leur langue maternelle, et je vois en même temps ces mêmes personnes qui offensent les corps noirs nous demander avec insistance ce qu’il y a dans notre pantalon quand nous sommes trans, commenter nos corps et les fantasmer (quand ils ne les tabassent pas), nous féliciter pour notre santé mentale impeccable, comme si c’était nous les malades plutôt que cette société.

Je pense chaque jour à nos sœurs trans racisées, migrantes, pauvres, putes, qui à la croisée de tous ces tirs de balles, sont les premières touchées en plein cœur et assassinées comme Vanessa Campos l’an dernier à Paris. Comme Adama Traoré, Zyed et Bouna, Gaye Camara, Ibrahim Bah, Amine Bentoussi, et tous ceux qui sont morts tués par la police, les gardiens de cet ordre blanc cisgenre hétérosexuel et colonisateur.

Nous, les trans pédés gouines blanc.he.s, les femmes blanches, avons la responsabilité, je crois, de marcher à vos côtés et de grossir les rangs de chaque manifestation contre les violences policières d’un État raciste, car c’est le même système que nous combattons, et ensemble nous serons encore plus forts.

Nous toustes ensemble, les marginalisé.e.s, les exotisé.e.s, les violé.e.s que ce soit par des hommes ou par des matraques télescopiques, nous les non blancs, non hétérosexuels, non cisgenres, non valides, non dominants, non oppresseurs, les non chefs d’entreprise, les non « ah-mais-tu-sais-moi-je-vois-pas-les-couleurs-hein-je-vois-l’être-humain-avant-tout », nous les premières cibles d’un ordre écrasant, pouvons lutter ensemble car, si nos luttes ont des singularités inhérentes à chaque oppression, parfois elles se croisent et s’imbriquent et elles ont au final le même objectif : la justice, la paix, l’égalité véritable. Nous voulons vivre, nous voulons que nos corps ne soient plus contraints, surveillés, contrôlés, nous voulons pouvoir marcher dans la rue en pleine nuit sans nous faire arrêter parce que nos peaux sont vues comme trop sombres ou nos paillettes trop brillantes.

Je finirai en rappelant que les émeutes de Stonewall en juin 1969 ont été initiées par des femmes trans noires et latinex, travailleuses du sexe et précaires, et elles visaient à se rebeller contre les violences policières. Ce sont précisément ces femmes et ces émeutes qui sont à l’origine de la Marche des Fiertés, malgré tout le whitewashing qui en est fait aujourd’hui, effaçant ainsi la véritable origine de ces événements que nous célébrons chaque mois de juin. Notre histoire, comme la vôtre, est marquée par les violences policières et c’est pourquoi nous vous exprimons aujourd’hui notre plus totale solidarité.

Les grandes révolutions d’aujourd’hui et de demain viendront de nos alliances, des femmes noires, des trans, des grosses, des putes, des femmes qui portent le hijab, des personnes handicapées et intersexes, des gouines et des pédés folles : unissons nos forces, renversons le vieux monde!

Justice pour Adama, justice pour nous toustes !