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‘Carmen et Lola’ est sorti en France : un film lesbien…et raciste? (1/3)

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Texte 2/3 ici. Texte 3/3 ici. Ce sont des traductions de textes d’activistes espagnol.es.

Ce 14 novembre 2018 est sorti en France le film espagnol Carmen et Lola, sélectionné en mai 2018 à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. La réalisatrice, Arantxa Echevarría n’est pas gitane. Elle présente son travail cinématographique dans les médias comme une “enquête sociologique”, une plongée documentaire dans le milieu gitan. C’est d’ailleurs ce que confirment Les Inrocks : « Plutôt un très beau film sur l’amour contrarié de deux jeunes filles, d’une grande précision anthropologique », ou La Dépêche : « Carmen et Lola propose une véritable immersion dans la communauté gitane d’habitude très fermée, et détaille coutumes, rapport au monde extérieur, règles internes infranchissables sous peine de reniements et d’exclusions ».

Dans le média LGBT Komitid, on peut lire un article-interview de Franck Finance-Madureira, journaliste et créateur de la Queer Palm à Cannes, qui indique : « Jolie romance lesbienne, Carmen et Lola vaut pour ce qu’il raconte du milieu qu’il scrute, la communauté gitane espagnole. Ce monde en vase clos cultive une homophobie qui va de pair avec les rôles très précis qu’il attribue aux personnes selon leurs genres ». Une homophobie qui va de pair avec les rôles très précis qu’il attribue aux personnes selon leurs genres ? Comment vous dites ? Ah oui, La Manif Pour Tous qui met la pression en 2014 sur le gouvernement socialiste français et réussit à lui faire renoncer à son ABCD de l’Egalité, qui devait pourtant tenter de réduire à minima le sexisme et les stéréotypes de genre à l’école? Ah pardon, j’ai mal compris ? Mais, en quoi ces discriminations seraient-elles spécifiques à la communauté gitane espagnole ?

S’en suivent des extraits de prises de parole de la réalisatrice espagnole (ci-dessous en violet), ponctués des commentaires du journaliste. Extraits : “« J’ai vu dans un journal en 2009 un article qui racontait le premier mariage entre deux filles gitanes avec une photo d’illustration sur laquelle elles étaient de dos pour qu’on ne voie pas leurs visages. Il n’y avait pas leurs noms et leurs familles n’étaient pas présentes. Cela m’a peinée et j’ai voulu prendre la photo du journal et la retourner pour voir leurs visages, alors me sont apparues Carmen et Lola […] Je suis allée partout, voir des associations de gitans et des associations LGBT mais ces ados-là ne demandent jamais d’aide dans ces structures. » […] Là où le film d’Arantxa Echevarría se distingue des autres « coming of age » lesbiens, c’est dans son exploration précise de la communauté gitane, de ses rites, de ses traditions, des codes d’honneur et de son héritage : « Pour la communauté gitane, l’homosexualité est un immense tabou. Les personnes qui se sentent différentes ne sont pas admises. Une femme gitane doit être une épouse et une mère et ne pas suivre ce parcours imposé est pris comme une opposition à sa propre communauté et à son héritage. L’homosexualité est toujours cachée, pas dans un placard mais dans une petite boîte fermée à clé ». Ces lieux de vie, cloisonnés dans les zones périurbaines madrilènes qui servent de décors à cet amour naissant sont filmées avec un regard bienveillant.

Un regard bienveillant…? Là où l’on voit que le bât blesse, et pas qu’un peu, c’est qu’en Espagne, dès le mois de mai 2018, des féministes et lesbiennes gitanes se sont insurgées pour indiquer que la réalisatrice avait très mal réalisé son travail « d’enquête ». Elles indiquaient que le film est marqué par un paternalisme crasse à l’égard des femmes et des LGBT gitan.es, qu’il les exotise et hypersexualise, et qu’il n’est qu’une longue litanie de clichés antitsiganes tout droit sortis de l’imaginaire blanc. Elles ont essayé pendant le tournage, avec l’aide notamment d’un producteur, de demander à la réalisatrice d’enlever certains préjugés qui n’étaient que des fantasmes stéréotypés, et ont fini par partir du projet. La réalisatrice a également refusé un débat dans un festival espagnol avec des membres de l’Association des Gitanes Féministes pour la Diversité. Cette réalisatrice utilise par ailleurs les mots suivants dans La Dépêche : « J’ai voulu représenter la culture gitane avec respect et pudeur ». Respect et pudeur ?

A titre d’exemple, et cela contredit totalement les propos de la réalisatrice dans Komitid, des femmes gitanes lesbiennes se montraient ouvertement dans un talk-show en prime-time à la télé espagnole, précisément en 2009, et il existe plusieurs associations féministes et LGBT gitanes en Espagne. Dans le texte de Silvia Agüero Fernández, féministe gitane, traduit par nos soins sur ce lien, vous trouverez toutes ces explications et argumentations, qui montrent à quel point la démarche de la réalisatrice de Carmen et Lola est problématique. Son texte n’est pas sans ironie, sans cette saine colère face au dévoiement de la lutte contre la lesbophobie et le sexisme et face à ce regard caricatural sur la communauté gitane que l’on saisit déjà très bien dans la bande annonce. Dans un second temps, nous avons traduit un texte d’un chercheur et activiste gay espagnol blanc, Javier Sáez, que vous pourrez lire ici, et qui analyse, après le visionnage du film, en quoi l’intégralité de l’approche de la réalisatrice espagnole est homonationaliste. Selon lui, Arantxa Echevarría prétend se faire passer pour défenseuse des droits des femmes lesbiennes, tout en vendant la soupe coloniale bien connue des stéréotypes sur les gitans. Ces deux textes traduits, que nous vous proposons, sont aujourd’hui un indispensable contre-discours éclairé face aux paroles de la réalisatrice espagnole dans les médias français.

Que dire par ailleurs du contexte de réception français d’un tel film? Tout d’abord, l’antitsiganisme est structurel et validé au sommet de l’État : on se souvient du Premier Ministre Manuel Valls indiquant que les Rroms n’avaient pas vocation à s’intégrer à la République Française. On pense aux violences policières qui ont causé la mort d’Angelo Garand (et un non-lieu pour les gendarmes) ou de John Valluet, au harcèlement policier quotidien dans les bidonvilles où certaines personnes rroms sont obligées de résider, à la non-scolarisation des enfants rroms du fait des refus des municipalités de les accueillir, aux expulsions vers la Roumanie ou la Bulgarie (ah, l’espace Schengen…). Et bien sûr, n’oublions pas que les stéréotypes et les discriminations antitsiganes sont absolument prégnants dans l’ensemble de la société française. C’est dans un contexte d’ignorance totale de ce que vivent, font et sont réellement les populations rroms, gitanes, tsiganes, dans toute leur hétérogénéité, que les spectateurs et spectatrices français.es non-gitan.es iront voir ce film qui ne fera que confirmer leurs clichés discriminants. Et ils trouveront que, « quand même, ces manouches, qu’est-ce qu’ils sont machistes et homophobes, et qu’est-ce que nous, les Blanc.hes, on est chouettes et tolérants, et que d’ailleurs, il faudrait aller sauver ces pauvres filles de leurs familles qui ne veulent pas s’intégrer aux valeurs de la République ». Vous connaissez la chanson ? C’est la même qui est servie dans le cinéma français depuis des décennies avec les films sur des jeunes filles arabes ou noires

Nous souhaiterions terminer ce bref texte par un extrait (traduit par nos soins) de l’article écrit par la militante féministe gitane espagnole Rebeca Santiago Heredia le 16 juin 2018 (« Nous, les gitanes, on ne va pas se la fermer » sur le site de l’Association des Féministes Gitanes pour la Diversité) : « Les gitans et les gitanes, bien que cela puisse surprendre notre porte-parole autoproclamée Arantxa Echevarría, nous avons des voix puissantes et beaucoup de choses à raconter, mais la réalisatrice a classé l’affaire et réduit au silence les voix des Gitanes Féministes pour la Diversité. Elle avait entre les mains la possibilité de transmettre le message des multiples discriminations que nous subissons, nous les femmes gitanes, en partie à cause de l’invisibilisation de notre activisme par le féminisme blanc, quelque chose que les féministes gitanes dénoncent depuis longtemps. Mais elle n’en a pas tenu compte. Vous comprenez maintenant pourquoi nous, les femmes gitanes, nous n’avons pas de voix ? Ce qui lui arrive, c’est une forme de surdité sélective. Elle, elle voulait faire un film voyeur pour qu’il ait un certain retentissement. Et c’est rien de dire qu’elle en a eu beaucoup. C’est son premier long-métrage et elle est déjà à Cannes. […] La réalisatrice de Bilbao affirme qu’elle est une personne engagée et que son truc à elle, c’est le ciné social. Elle ment. Si c’était vrai, elle saurait que le racisme tel que celui qu’elle exerce à travers la spoliation, l’appropriation culturelle et l’utilisation du privilège racial est ce qui empêche le Peuple gitan, tout comme les peuples afghans et somaliens[1], d’avancer et de s’en sortir. […] Que les stéréotypes qu’elle recrée dans son film perpétuent les préjugés des personnes non-gitanes qui nous marginalisent. Que pour visibiliser certaines problématiques, il faut d’abord écouter les vrais protagonistes. Que faire un travail sur les gitans sans les gitans est un exercice de pouvoir qui maintient la hiérarchie sociale établie. Que les bonnes intentions sont pleines d’intérêts personnels. Que les femmes gitanes, nous sommes plurielles, capables, autonomes, et nous avons des voix merveilleuses et puissantes, mais que les non-gitanes comme elle nous les volent. Que la représentation dans les médias influence énormément l’imaginaire collectif et que c’est pour ça que si l’on fait le portrait d’un collectif vulnérable et stigmatisé, il faut avoir une préparation et une délicatesse particulières. Que beaucoup de gens n’ont jamais de leur vie échangé un seul mot avec un gitan (comme c’est son cas à elle) et que tout ce qu’ils savent de nous, c’est ce qu’ils voient à la télévision. Qu’il y a des personnes gitanes qui comptent vraiment et qui peuvent servir de modèles à notre jeunesse. Qu’il existe aussi du machisme et de l’homophobie dans la société non-gitane, mais que ces oppressions-là, on les mesure avec un autre mètre, un moins sévère. Son racisme à elle, c’est une forme de racisme ethnocentrique et suprémaciste. Et qu’elle connait à peine la culture rrom, comme cela peut être constaté à travers ses déclarations. »

Pour conclure, nous souhaitons demander aux médias ayant donné la parole à la réalisatrice d’interroger des militantes rroms françaises et/ou espagnoles, afin de pouvoir donner l’occasion à leurs lecteur.ices de lire et d’entendre la parole des premières concernées sur ces questions (nous avons les contacts si vous n’arrivez pas à les trouver). Il nous semble qu’il s’agit d’une responsabilité importante dans un pays tel que la France où les stigmatisations contre les populations rroms sont si importantes. Ce film est encore à l’affiche d’une cinquantaine de cinémas en France pour une 5ème semaine et continue de gagner des prix dans les festivals. Cela paie de donner à voir des stéréotypes racistes à l’écran…

[1] La réalisatrice a prononcé ces mots à propos de son film : « Nous parlons beaucoup des femmes afghanes et de Somalie et de…, il faudrait aussi descendre dans la rue pour aider le monde gitan, lui donner plus d’opportunités”.

Vous pourrez trouver des ressources en français sur le site de La voix des Rroms, et voir également les productions d’Anina Ciuciu, dont le texte « Nous représenter » dans le numéro 45/1 de mai 2018 au sein de la revue Sociétés et Représentations « Représentation et non-représentation des Roms en Espagne et en France », dirigé par Eric Fassin et Marta Segarra.


Autres textes du dossier Carmen et Lola :
– Ici, le texte de Silvia Agüero Fernández traduit : « Le concept épistémique de Gadji indécrottable : ou comment le film espagnol Carmen et Lola piétine les femmes gitanes et invisibilise nos luttes »
Ici, le texte de Javier Sáez traduit : « Carmen et Lola, ou le ciné anthropogadjique»